Lundi 21h

Les incels: qui sont-ils?

Le terme «incels» a été entendu pour la première fois par bien des gens en avril 2018 quand Alek Minassian, 25 ans, a foncé sur une foule avec son véhicule, faisant 10 morts, dont une majorité de femmes. «La rébellion incel a déjà commencé», avait-il écrit sur son compte Facebook avant son attaque.

Les incels (une contraction des mots «involuntarily» et «celibate») se décrivent comme étant des «célibataires involontaires». Ce sont des hommes qui vivent des frustrations à différents niveaux parce qu’ils n’arrivent pas à trouver une partenaire amoureuse ou sexuelle.

«Ce qu’ils vivent, c’est douloureux pour eux. Ne pas se sentir digne d’être aimé, c’est une expérience qui est extrêmement douloureuse. Ça part de là le problème», avance la psychologue Mélanie Lamarre.

Elle estime que les incels sont des individus qui ne se sentent pas à la hauteur à cause d’un problème d’estime personnelle, qu’ils ont un sentiment d’impuissance et qu’ils ont l’impression qu’ils n’ont pas de pouvoir sur leur vie.  

Désavantagés physiquement

Sur les forums, les incels s’expliquent leur manque de succès auprès des femmes pour différentes raisons superficielles : ils sont trop laids, ils sont trop gros, ils ont un petit pénis, ils ne sont pas assez grands, la forme de leur mâchoire n’est pas séduisante, etc. Ils rejettent le blâme sur les femmes qui ne s’intéressent pas à eux, plutôt que de se questionner sur leur attitude, leur approche auprès des femmes, ou encore leur mode de vie.

«Ça montre qu’ils sont dans l’impuissance », insiste Mélanie Lamarre. «Ils sont sûrs que ça ne marchera pas. Du moment que c’est voué à l’échec, ils n’ont pas à se questionner pour savoir ce qu’ils peuvent faire pour que ça marche. [...] S’ils ne peuvent rien faire, que c’est la faute de l’autre, il faut donc éliminer l’autre.»

Regroupés grâce à l’Internet

Grâce à l’Internet, les incels se regroupent sur des sites et des forums dédiés aux célibataires involontaires. Les femmes n’y sont pas les bienvenues et la liberté d’expression sans censure y est fortement encouragée. Certains n’hésiteront pas à s’unir pour s’acharner sur une victime et la harceler en groupe organisé.

«Le problème quand ces gens se réunissent sur Internet, c’est qu’ils peuvent se valider entre eux», déplore Mélanie Lamarre. «Souvent, ce sont des gens qui vont potentiellement avoir été isolés de contacts sociaux directs, ce qui fait qu’ils n’ont pas nécessairement acquis une expérience et une confiance sociales. Et en ligne, on peut toujours trouver des gens qui vont valider ce qu’on vit sans nécessairement amener de nuances. C’est ce qui fait que le discours se solidifie, se rigidifie.»


Un discours idéologique extrêmement dangereux

«Des personnes qui étaient moins capables de gérer leur manque de succès ou qui avaient carrément moins de succès avec l’autre sexe, ça toujours existé», assure Chiara Piazzesi, professeure en sociologie de l’UQAM. «Mais c’est devenu un discours idéologique très violent, très agressif et [ces personnes] n’ont pas peur de mobiliser la violence pour se faire entendre.»

Chiara Piazzesi déplore que ces voix soient de plus en plus légitimées, faciles à entendre et relayées par les médias sociaux. Questionné sur la pertinence de ces forums, un incel a confié que les messages publics sont «humoristiques», à prendre au second degré, et qu’il existe une communauté d’entraide en privé pour ceux qui en ressentent le besoin.

«C’est très possible que ça existe», affirme Chiara Piazzesi. «Mais à côté de ça, il existe une violence inouïe.»

Le lendemain de l’attaque au camion-bélier de Toronto, la professeure en sociologie a passé une journée sur des forums incels à lire les messages et elle a été profondément choquée par ce qu’elle y a lu.

«Il ne faut pas sous estimer ce genre de discours», prévient Chiara Piazzesi. «Il ne faut pas penser que ce sont juste des blagues ou de la frustration parce qu’on ne sait jamais [ce qui peut arriver] et les femmes sont extrêmement vulnérables. [...] Il faut rester vigilantes parce que c’est un moment très sombre pour la voix des femmes, surtout lorsqu’elles dénoncent leur vulnérabilité et la violence.»

Ce que font les autorités canadiennes

Les autorités canadiennes «savent que certaines personnes qui s’identifient comme faisant partie du mouvement de célibat involontaire (Incel) ont appelé à la violence ou commis des actes de violence», sans pouvoir confirmer ou nier si un individu ou un groupe en particulier fait l’objet d’une enquête.

«Les organismes d’application de la loi, en collaboration avec les forces policières provinciales et municipales compétentes, sont déterminés à protéger le Canada et les Canadiens contre les personnes et les groupes qui adoptent la violence comme moyen de faire progresser leurs idéaux», assure la porte-parole du ministère de la Sécurité publique du Canada, Karine Martel.

«Le gouvernement demeure préoccupé par les activités terroristes et extrémistes violentes en ligne», ajoute-t-elle. «Les entreprises de technologie doivent être collectivement tenues de rendre compte du contenu offert sur leurs plateformes, et il y a encore du travail à faire pour contrer cette menace de manière efficace, efficiente et éthique. À cette fin, le Canada travaille en étroite collaboration avec ses partenaires internationaux et avec les grandes entreprises de technologie (Facebook, Twitter, Microsoft et Google) par l’entremise du Forum Internet mondial de lutte contre le terrorisme (GIFCT) afin de prévenir et de contrer l’utilisation d’Internet par les extrémistes violents et les terroristes. Le GIFCT a été créé en 2017, et les efforts déployés jusqu’à maintenant ont porté sur l’accroissement de la transparence, la suppression du contenu, l’engagement auprès de la société civile et le soutien aux petites entreprises technologiques.»

Ces dernières semaines, des forums et des groupes de discussion (subreddits) sur Reddit ont été fermés ou mis en quarantaine pour leur contenu violent et haineux. Plusieurs se sont donc tournés vers des forums privés pour ne pas avoir à faire face à des modérateurs ou à d’autres alternatives comme 8chan et Gab.com, un réseau social qui se dit pour la liberté d’expression et où se côtoient des propos misogynes, homophobes et racistes.

Attaques de «célibataires involontaires»

Le 6 décembre 1989, à 25 ans, Marc Lépine* a assassiné 14 femmes lors de la tuerie de l'École polytechnique de Montréal avant de se suicider.

Le 23 mai 2014, Elliot Rodger*, 22 ans, a tué 6 personnes et en a blessé 14 autres, motivé par sa haine des femmes, en Californie. Il s’est ensuite suicidé.

Le 1er octobre 2015, Chris Harper-Mercer, 26 ans, a tué 9 personnes sur un campus universitaire, en Oregon, avant de se suicider. Dans une note, il a fait l’apologie d’Elliot Rodger.

Le 23 avril 2018, Alek Minassian, 25 ans, a foncé avec son véhicule dans une foule, faisant 10 morts et 15 blessés, à Toronto. Il a fait l'apologie d'Elliot Rodger et a écrit «La rébellion incel a déjà commencé» sur Facebook avant son attaque.

Le 2 novembre 2018, Scott Beierle, 40 ans, a tué deux femmes et blessé cinq personnes dans un studio de yoga, en Floride, avant de se suicider. Il avait déjà été condamné deux fois pour harcèlement de jeunes femmes. Il s’était identifié aux incels dans des vidéos et avait mentionné Elliot Rodger.

* Marc Lépine et Elliot Rodger ne se sont pas autoproclamés incels, mais ils sont considérés comme des modèles par les incels.

 

Article rédigé par Josianne Massé 

Depuis plus d'une décennie, Josianne nage dans l’industrie médiatique où elle a surfé sur toutes les vagues, se méritant le titre de véritable «slasheuse» aux multiples talents : rédactrice Web, gestionnaire éprouvée de médias sociaux, blogueuse et auteure à ses heures, Josianne est avant tout une journaliste passionnée par l’éducation, le cinéma et les enjeux de société. Professionnelle accomplie, son mérite a maintes fois été reconnu, notamment en tant que membre du jury des Prix du magazine canadien. Femme de tête, c’est aussi une entrepreneure qui a fondé et porté à bout de bras pendant deux ans le magazine MUSES, une publication hors normes qui a redéfinit la notion de magazine d’intérêt féminin. Diplômée en communication de l’UQAM, Josianne ne craint pas le remous qui bouscule depuis quelques années les médias, préférant y plonger tête première! 

 

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